Bruxelles et sa centaine de composts de quartier

Créés par les habitants pour valoriser les déchets organiques, les composts collectifs et de quartier ont la cote à Bruxelles. En quelques années, ils sont plus d’une centaine à avoir vu le jour aux coins des rues, dans les parcs ou les arrière-cours de propriétés privées. Grâce à ces initiatives, le compostage devient aussi accessible à ceux qui n’ont pas de jardin.

Chaque dimanche midi, il y a de l’animation au compost de quartier, baptisé « Poulet frites compost », du Parc Garcet. C’est là, dans un espace spécialement aménagé par la commune de Jette, au nord de la ville, que la trentaine de ménages inscrits viennent déverser leurs déchets de cuisine lors de la permanence hebdomadaire. Epluchures de fruits et légumes, marc de café, peaux de bananes, salade flétrie… presque tout y passe.

Ce dimanche 14 février, Amélie et Marie sont deux à vérifier dans une ambiance chaleureuse que les déchets jetés sont bien organiques, ajouter une couche de broyât pour éviter la putéfraction et répondre aux questions des éventuels curieux qui passent timidement la tête à travers la grille. « Il y a quelque chose ici? On peut venir voir? « , demande, intrigué, un père de famille en balade dans le parc, son jeune fils dans les bras ». « Entrez, monsieur, c’est un compost de quartier », l’encouragent les deux jeunes femmes, en pleine observation de petits vers grouillant entre les trognons de pommes et les épluchures de patates en décomposition, sous l’oeil bienveillant du maître-composteur.

P1040427La cinquantaine passée, Jean vient presque tous les dimanches s’assurer du bon fonctionnement du compost et partager ses connaissances avec ses voisins. Fervent défenseur d’une alimentation saine et de qualité, c’est en 2013 qu’il a décidé de devenir maître-composteur « pour informer les familles de manière active sur le tri des déchets et leur revalorisation en engrais naturel pour les potagers« , explique celui qui est également éco-ambassadeur de la commune.

Car composter permet non seulement d’éviter d’incinérer les déchets organiques (qui représentent 30 à 40% de nos poubelles blanches), mais aussi d’obtenir un terreau fertile et économique grâce à l’action naturelle des champignons, bactéries et petits invertébrés. En d’autres termes, le compostage reproduit ce que la nature fait ordinairement dans les bois et les prés sauvages, sans aucune intervention mécanisée ou consommatrice d’énergie.

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Chaque année un nouvel appel à projets

Des sites de compostage partagés comme celui du parc Garcet, il en existe plus de 120 dans la capitale, ouverts aux ménages qui le souhaitent. Bien que quelques initiatives de composts collectifs aient vu le jour au début des années 2000, c’est en 2009 que le premier appel à projets a été lancé par Bruxelles Environnement. Depuis lors, les compostières prolifèrent et attirent toujours plus de citoyens désireux d’améliorer le traitement de leurs déchets.

Cet appel à projets est renouvelé chaque année avec à la clef l’octroi d’une bourse de démarrage ainsi que l’encadrement et les conseils de maîtres-composteurs. Une fois l’idée lancée, le terrain trouvé et les premiers enthousiastes inscrits, la mise en oeuvre du site de compostage prend à peine quelques mois.

A Jette, où Thomas Naessens, 30 ans, a lancé le compost du parc Garcet, la commune a été d’un grand soutien. « Elle nous a fourni le lieu gratuitement, installé des grilles de protection et investi dans l’inauguration. Elle se charge aussi des seaux de collecte et reste disponible pour toute question éventuelle« , explique-t-il. En dépit d’une procédure administrative assez longue (validation par le Collège, livraison des compostières, préparation du lieu, convention avec la commune,…), « le projet n’a jamais connu de frein ou reçu de quelconque réaction négative« , ajoute-t-il, satisfait du résultat.

Effet de mode ou évolution du modèle de gestion des déchets?

A en croire Eric Pellerin, coordinateur des composts collectifs et de quartier, l’engouement est bien réel. « Ce n’est pas un phénomène de mode, la demande est croissante depuis quelques années et les formations rencontrent beaucoup de succès« , affirme-t-il. Et de fait, le réseau des maîtres-composteurs compte déjà quelque 300 membres. « Il s’agit clairement d’une évolution dans les modes de vie urbains. Beaucoup s’engagent dans de tels projets pour l’aspect environnemental, social et économique. Il ne s’agit pas que de se décharger la conscience en jetant dans un sac qui sera recyclé« , renchérit Bertrand Vanbelle, de l’asbl Worms, chargée de répondre aux questions des citoyens, écoles et entreprises sur le compostage à Bruxelles.

Des propos que confirme Stephan Kampelmann, chercheur au Département d’économie appliquée de l’ULB et membre du Centre d’écologie urbaine, selon qui « il existe une forte demande des citoyens qui va de paire avec une augmentation de la pratique du compostage qu’on voit dans les sondages et les sollicitations des associations telles que Worms ». Mais « cette manière décentralisée de traiter les déchets organiques reste marginale« , précise-t-il

A Bruxelles, seuls 10% de la totalité des déchets organiques sont valorisés via les composts de quartier ou individuels. On estime à 20.000 tonnes le nombre de déchets organiques ainsi recyclés chaque année (sur 180.000). Le reste est incinéré (79%) , traité par Bruxelles Compost (10%) qui récupère les déchets de jardin (branchages, feuilles mortes, etc.) ou collecté dans des sacs oranges (1%) dans le cadre d’un projet-pilote lancé par l’Agence Bruxelles-Propreté (ABP). Ces déchets sont envoyés dans une usine de biométhanisation à Ypres, à quelque 130 kilomètres de la capitale.

Si pas moins de 8.000 participants se sont inscrits à ce test sur base volontaire, à terme la collecte des sacs oranges doit être généralisée à toute la région bruxelloise. Pour l’heure, il s’agit de mesurer la quantité de matières collectables, dans l’attente de la construction éventuelle d’un centre de biométhanisation à Bruxelles. Mais le projet a du plomb dans l’aile. Jugé trop coûteux  par la Région ou trop odorant par les communes qui pourraient l’accueillir sur leur territoire, il semble qu’il ait été mis au placard. Les déchets organiques continueraient donc d’être acheminés par camion à Ypres.

Face à la diversité du traitement des déchets organiques, quelle démarche privilégier?

Pour Stephan Kampelmann, le défi qui se pose aujourd’hui « consiste à stimuler les actions citoyennes tout en développant des solutions industrielles là où on en a besoin. Le problème à Bruxelles, c’est qu’il n’existe pas d’acteur qui puisse faire en sorte que les différentes approches soient complémentaires », commente-t-il.

La situation semble en effet inextricable: Bruxelles Environnement stimule les composts de quartier mais n’a que peu d’emprise sur la gestion des déchets, une compétence de l’Agence Bruxelles-Propreté, qui n’est elle-même pas en relation avec les dynamiques citoyennes existantes. De plus, Bruxelles Environnement et Bruxelles-Propreté relèvent de tutelles distinctes. « Dans ce contexte, adopter une approche cohérente et systémique n’est pas une mince affaire », ajoute Stephan Kampelmann.

Cela dit, les idées pour améliorer le système ne manquent pas. L’Opération phosphore, par exemple, lancée par différentes associations et universitaires, vise à coordonner les acteurs pour aller vers un système écologique global de gestion des matières organiques. A la différence d’une usine de biométhanisation (fortement demandeuse en capital et beaucoup moins en travail), ses membres prônent un système décentralisé de compostage. Cette alternative consisterait à construire 5.600 stations de compostage coordonnées par une dizaine de gestionnaires et entretenues par plus de 1.000 maîtres-composteurs défrayés, lit-on sur le site web du Centre d’écologie urbaine à Bruxelles.

« Si on investit dans la coordination et l’expansion du réseau des composts décentralisés, on donnerait une vraie chance à un système alternatif et plus écologique, dans le sens scientifique du terme. Ce serait en outre un investissement dans l’humain et dans l’emploi local au lieu d’un investissement dans le capital physique détenu par des multinationales qui ne sont pas toujours des partenaires faciles »,  expose Stephan Kampelmann, qui participe aux recherches en la matière.

Le compost ainsi produit pourrait servir à une agriculture péri-urbaine de qualité et « œuvrer en faveur d’un resserrement des liens historiques entre la ville et sa campagne nourricière », conclut le Centre d’écologie urbaine.

Un avenir qui pourrait donc s’avérer prometteur pour les composts de quartier, mais qui nécessite un peu de bonne volonté politique

*** Copyright © Go Green Belgium – La copie partielle ou totale des textes et photos qui appartiennent à l’auteur de ce blog est interdite ***

 

Pour en savoir plus:

Opération Phosphore: vers un système écologique des matières organiques à Bruxelles-Capitale

Vers un système décentralisé de compostage?

http://www.environnement.brussels/thematiques/alimentation/mon-alimentation/mon-compost/compost-collectif

http://www.environnement.brussels/thematiques/espaces-verts-et-biodiversite/mon-jardin/mon-compost/appel-projets-compost?view_pro=1&view_school=1

9 réflexions sur « Bruxelles et sa centaine de composts de quartier »

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